Cette loi est vitale. Et elle nous abîme.
En Suisse, notre métier est légal — une chance rare, que nous défendrons becs et ongles. À Genève, cette légalité porte un nom : la LProst. Cet article dit deux choses qui ne se contredisent pas. Cette loi nous est vitale. Et cette loi nous abîme.
Pourquoi cette loi est vitale
Pour comprendre ce que nous avons, il suffit de regarder ce qu'on nous propose à la place. Le « modèle nordique » — pénaliser le client, « sauver » la travailleuse — est la vitrine préférée de ceux qui veulent notre bien sans nous avoir jamais parlé. Sa réalité, partout où il s'applique, les études de terrain et nos collègues la racontent pareil : quand le client devient un criminel, il ne disparaît pas — il se cache. Et nous avec lui.
Un client qui risque une condamnation ne discute plus dix minutes en terrasse : il exige de faire vite, ailleurs, dans un lieu isolé, sans laisser de trace. La négociation se précipite, le temps de jauger la personne disparaît, le rapport de force s'inverse. Les revenus chutent — moins de clients, plus de risques —, alors on accepte ce qu'on refusait hier : la pratique à risque, le client qu'on sentait mal. Et comme travailler seule devient trop dangereux et trop compliqué, réapparaît le personnage que ce modèle prétendait faire disparaître : l'intermédiaire, le « protecteur », le mac. Voilà le bilan : plus de violence, moins d'argent, plus d'exploitation. Un modèle pensé pour nous sauver qui nous jette dans les bras de ceux dont il voulait nous sauver.
Alors oui : une loi qui dit que notre métier est un métier, qui nous donne le droit d'exercer au grand jour, de louer, de négocier, d'appeler la police quand ça tourne mal — cette loi-là est notre bien le plus précieux.
Le fichier
Et pourtant. Pour exercer légalement ce métier légal, il faut d'abord passer par un bureau de police et se faire recenser. Encartées. Cherchez bien : nous sommes la seule profession de ce pays fichée par la police. Pas les banquiers, pas les avocats, pas les marchands d'armes. Nous.
L'argument officiel, c'est la lutte contre l'exploitation. Il ne tient pas debout. Les cantons qui ne fichent pas ne connaissent pas plus d'exploitation que ceux qui fichent. Et l'exploitation, la vraie, prospère massivement dans des métiers que personne ne songe à encarter — le ménage, la restauration, l'agriculture, les chantiers. Si le fichage protégeait, on ficherait les femmes de ménage. Personne ne le propose, et chacun sent confusément pourquoi : un fichier ne protège pas les personnes qu'il liste. Il les marque.
Faites le test qui fâche : que dirait-on d'un registre de police des personnes LGBT ? Des protestants ? Le tollé serait immédiat, et il aurait raison. L'histoire de ce continent a suffisamment montré ce que deviennent les fichiers de population quand le vent tourne. Être inscrite quelque part comme « prostituée », à vie, dans un fichier d'État : voilà la stigmatisation officielle, gravée, administrée — celle dont toutes les autres se nourrissent.
Une loi de zones grises
Ensuite, il y a le texte lui-même — et ses trous. Interdiction de travailler devant une école : soit. Et à minuit, quand l'école est vide depuis sept heures ? Interdiction du sexe en public : soit. Et dans une voiture aux vitres teintées, qui ne montre rien à personne ? Chaque zone floue de la loi devient un pouvoir discrétionnaire : c'est la patrouille du soir qui décide, l'humeur du moment, le fonctionnaire du guichet. Une loi qu'il faut interpréter au cas par cas n'est pas un cadre — c'est une loterie.
Et au-delà des détails, le vide central : nous avons une loi, mais pas de cadre. Un métier reconnu, mais sans convention collective, sans standards, sans instance où les conditions de travail se négocient. La loi dit que nous existons, puis elle nous laisse seul·es. Dans ce vide-là, tout prospère : les loyers abusifs des salons, la surenchère qui tire tout le monde vers le bas, les conditions que personne n'oserait proposer à une coiffeuse. Une reconnaissance sans cadre, c'est une porte ouverte sur un terrain vague.
Une loi d'un autre siècle
Enfin, il y a l'âge du texte. Cette loi a été écrite pour un métier qui n'existe plus qu'en partie — celui de la rue et des salons, d'avant les plateformes. Elle s'appelle encore « loi sur la prostitution » quand plus personne, pas même les institutions internationales, n'appelle notre métier autrement que travail du sexe. Ce n'est pas une coquetterie de vocabulaire : un texte qui nomme mal ce qu'il régule le régule mal.
Et surtout, elle est cantonale dans un métier qui ne l'est plus. Je publie une annonce depuis Genève, mon client la lit dans le canton de Vaud, la rencontre a lieu où elle a lieu : de quel canton est-ce que je dépends ? Vingt-six petites polices du métier pour un travail qui vit sur des plateformes sans frontières — le résultat, tout le monde le connaît sans oser l'écrire : les contrôles sont quasi impossibles. Une loi inapplicable n'est pas plus protectrice qu'une absence de loi. Elle est juste plus humiliante pour celles et ceux qu'elle fiche au passage.
Nos photos, nos boîtes de réception. D'autres lois sont censées nous couvrir, dira-t-on — le droit à l'image existe, l'injure est punie par le code pénal. Sur le papier. Dans la vraie vie, les conséquences n'ont rien de comparable. Nos photos volées réapparaissent sur des annonces qui ne sont pas les nôtres et circulent ensuite sans aucun contrôle : elles peuvent tomber entre les mains de n'importe qui — y compris d'enfants —, avec nos visages dessus, pour toujours. Et les insultes qui remplissent nos messageries ne sont jamais verbalisées — pas une amende, pas une suite, jamais : alors on en prend tous les jours, comme si c'était compris dans le prix. Il faut dire pourquoi ces protections universelles ne fonctionnent que pour les autres : une profession que la police fiche ose rarement demander à la police de la protéger. Marquées d'un côté, jamais défendues de l'autre — voilà le vrai visage du cadre actuel.
Et les enfants, alors ? La protection de la jeunesse est l'argument brandi pour justifier chaque tour de vis de cette loi — et c'est précisément là qu'elle est la plus famélique. Rien de sérieux n'empêche un·e ado de croiser les annonces, et rien ne détecte celles et ceux qui glissent dans le métier par les réseaux sociaux, hors de tout radar, là où aucun fichier ne les voit venir. La loi garde la porte des salons pendant que tout se joue sur les téléphones. Elle fiche celles qui travaillent au grand jour, et ne voit rien de ce qui se passe dans l'ombre.
Ce que nous demandons
Qu'on nous lise bien : nous ne demandons pas moins de loi. Nous demandons une loi à jour. Le droit d'exercer, défendu sans compromis contre les modèles qui tuent. Le fichier remplacé par ce qu'on demande à toute autre profession — pas plus, pas moins. Des règles claires au lieu de zones grises. Un cadre de métier — et là où l'État ne le donne pas, nous avons commencé à nous le donner nous-mêmes : c'est exactement pour ça que cette maison existe.
Et une protection de la jeunesse qui mérite son nom : là où les ados sont vraiment, pas là où la loi a l'habitude de regarder. Enfin, que les protections qui existent pour tout le monde — l'image, l'honneur — s'appliquent aussi à nous : une plainte de TDS qui aboutit ne devrait pas être un événement.
Une loi qui nous protège sans nous ficher, qui nous nomme comme on se nomme, qui s'applique dans le monde où nous travaillons. Ce n'est pas une révolution. C'est une mise à jour. Elle a trente ans de retard.